Historique

D’après M. Albert SIMON (1) – Recherches et co-rédaction : V. STEVENS
GFouargeIl est difficile d’écrire l’histoire de la « Ligue », parce que ce n’est pas une histoire simple. C’est une histoire où se mélangent des faits et des hommes.

D’abord, c’est l’histoire d’un homme, le fondateur, « le père », comme disent certains. Monsieur Georges FOUARGE est tout cela à la fois. Créateur de l’Ecole d’Aulne, c’est lui qui pense l’idée et qui fait naître l’association des différents services en une fédération. C’est toujours lui qui, des années durant, en sera l’animateur et insufflera tout au long de sa vie, aux différentes institutions et écoles, un esprit de service, de disponibilité, de solidarité.

Lorsque Georges Fouarge arrive à l’abbaye d’Aulne, il n’est pas seul. Son épouse, Madame Marcelline BERGER, qu’il avait rencontrée à Bruxelles via la J.O.C.(2), l’accompagne. S’il faudra attendre très longtemps avant de voir une femme à la direction d’un service ou d’une école, la philosophie de la LNH n’en reste pas moins basée sur le couple. L’homme dirige la structure, la femme gère l’intendance. Deux postes cruciaux, s’il en est.

La « Ligue Nationale pour Handicapés » est créée en 1954, soit 10 ans après la création de l’Ecole d’Aulne. L’idée de M. Fouarge avait été discutée avec 4 des anciens élèves de l’école d’Aulne qui, sous son impulsion, avaient créé autant d’institutions pour « jeunes handicapés ou inadaptés » : à savoir Etienne KUBIAK, Simon VANDER ELST, Pierre JURDANT et Werner BERNARD. Ce sont ces 5 personnes qui porteront la LNH sur les fonds baptismaux.

Un projet, une personnalité

Fils unique, Georges FOUARGE est né en 1915 dans les faubourgs de Londres, où sa famille s’était exilée pour cause de guerre. « Je suis né dans les caves d’un hôpital à Hampsted durant les bombardements allemands », disait-il. Après la guerre, la famille est rentrée en Belgique où attendait le grand-père, fondateur d’une prospère usine d’engrais.

Son amour pour l’éducation physique provient, dit-il, de son père, qui lui donna très tôt des cours de « savate » et de « couteau ». Après négociations avec son professeur de piano, il échangea rapidement ces leçons contre des cours d’escrime, sport qu’il pratiqua à haut niveau jusqu’à un âge avancé.

A 18 ans, il a dû opter pour la nationalité belge, puisque, né sur le territoire anglais, il bénéficiait de la double nationalité.

Son service militaire fut manifestement un moment clé dans sa vie. Voilà comment il le raconte

« A l’armée, j’ai demandé d’être dans un bataillon flamand. Disant,…j’ai un pays où il y a deux langues et où les wallons, c’est pas les rois. Je suis wallon et je parle aussi flamand. Au régiment, il ne m’a fallu que 3 semaines pour être tout à fait dans le coup. Les officiers étaient tous francophones. Je m’occupais de la compagnie des « sans floches » (à qui on a coupé la floche de leur béret). C’étaient des repris de justice, des meurtriers, des voleurs. Quand on a voulu me donner un revolver, j’ai refusé : je n’étais pas sûr de pouvoir l’utiliser, on risquait de me le prendre, et puis, il y a d’autres façons de comprendre les gens. ».

« Avant mon service militaire, j’étais le seul en Belgique à être Officier d’éducation physique. Ça ne m’a pas dispensé du service militaire. Je ne le demandais pas non plus. Je suis devenu sous-officier, puis chef de peloton. Le 4e de ligne à Bruges était composé d’1/3 de francophones et 2/3 de flamands. C’était encore l’époque où on était belges. C’est politique, maintenant. Là, j’ai vécu avec les flamands uniquement. En flamand, on dit « je moet meeleven ». Moi, je dis : “je moet meedoen”.

De l’école d’Aulne à la naissance de la « Ligue »

Quand on le questionnait, Georges FOUARGE nous disait : « je suis arrivé à Aulne en 1944, avec ma femme et un vélo ».

C’est dans les ruines de l’Abbaye d’Aulne qu’il allait créer, grâce à la rencontre de plusieurs idéalistes comme lui, une école d’éducation physique et d’éducateurs. En ces temps troublés, ils voulaient offrir aux jeunes désoeuvrés, un mode de vie différent.

Avant d’arriver dans la région carolorégienne, Georges FOUARGE avait participé et même organisé des camps des « Volontaires du Travail ». Il avait mis fin à cette activité lorsqu’il s’est aperçu que ces services étaient tombés « sous la coupe » des rexistes et des Secrétaires Généraux tels que Gérard ROMSEE(3).

Ayant une formation acquise à l’Institut Militaire d’Education Physique, Georges FOUARGE est devenu enseignant au Collège de Bonne Espérance (à Vellereille-les-Brayeux, près de Binche). Il y donnait des cours de gymnastique aux jeunes séminaristes, cours qui s’inspiraient des nouvelles théories de l’époque, comme le « hébertisme »(4). C’est à cette période et en ce lieu qu’il rencontra un jeune prêtre, l’abbé Jules COUVREUR. Par son intermédiaire, il fit la connaissance de l’abbé ABTS. Celui-ci, aidé de quelques jeunes, avait décidé de relancer la J.O.C. et dans le cadre des activités à proposer, avait créé le Club de Sport de Roux. Football d’abord, puis, grâce au courage, à l’ardeur et aux bras vigoureux de ces jeunes, une piste d’athlétisme a été élaborée. C’est à ce moment que Georges FOUARGE devient entraîneur du club. Les trois hommes unissent leurs projets et leurs efforts en vue de créer une école qui ferait « bien bouger » les jeunes, une école d’animateurs qui utiliserait le sport comme support de formation. Le projet se concrétise, les installations paroissiales sont mises à disposition à Roux, 6 ou 7 jeunes participent au lancement de l’aventure, parmi lesquels Simon VANDER ELST.

Cependant, très vite, G. FOUARGE souhaite disposer d’une structure propre, indépendante d’une paroisse ou d’un particulier. Il effectue diverses démarches et demande notamment l’aide de l’Evêché qui était propriétaire des ruines de l’Abbaye d’Aulne. C’est l’Evêché qui propose à G. FOUARGE de s’installer dans ce qu’il restait de ce bâtiment. En septembre 1944, ce qui deviendra l’Ecole d’Aulne, prend définitivement ses quartiers dans les ruines de l’abbaye.

Simon VANDER ELST, alors âgé de 19 ans, est le premier à suivre Georges et Marcelline FOUARGE. Un spectacle assez impressionnant les attend : plus de vitres, plus de portes, un grande salle sans plancher… Une seule chose à faire : retrousser ses manches et se mettre au travail. Les jeunes qui s’inscrivent vont construire de leurs mains leur école.

Simon VANDER ELST raconte : « Je vous laisse deviner les montagnes d’astuces qu’il a fallu développer, les efforts de chacun pour reconstruire, les moments de désespoir sans doute lorsque plus rien ne va, puis l’encouragement qui relance la machine. Placer les vitres, construire des égouts, maçonner, installer des poêles, construire une cheminée, chacun mettait la main à la pâte. Et lorsqu’on ne savait pas faire, on apprenait. C’était souvent un papa, un ami, qui, le week-end, venait prêter main forte. »

Pour les déplacements, le transport des matériaux, il n’y avait que le vélo et la brouette ou la débrouille : un cheval et un chariot, l’emprunt d’un bateau sur la Sambre.

Dès le départ, l’internat a été rendu obligatoire. Pour Georges FOUARGE, la vie en communauté était importante. Jeunes et initiateurs faisaient tout ensemble. Les horaires, les cours, les repas, les soirées, les week-ends, tout se passait en commun, avec bien entendu, le couple FOUARGE.

Au fil du temps, l’école se développe, les élèves progressent et arrivent au bout de leur formation. Avant de travailler, il faut accomplir le service miliaire. Ce temps-là est mis à profit pour réfléchir à son avenir, mais aussi, durant les congés, pour se retremper dans l’ambiance de l’école. Ils n’ont pas fait « tout ça ensemble » pour ne plus se revoir !

A chaque rencontre, des discussions intéressantes naissaient concernant la nécessité de créer des structures pour les jeunes. Monsieur FOUARGE amenait des livres, des documents, chacun racontait ses expériences. On cherchait ensemble une idée originale qui correspondrait aux besoins des jeunes. Grâce à ses nombreuses relations, « le Patron » comme on l’appelait, avait envoyé ses anciens dans les différentes structures existantes, soit pour les « jeunes inadaptés » soit pour les « jeunes délinquants », selon l’appellation de l’époque. Si elles furent formatives, ces expériences laissaient souvent un arrière goût d’insatisfaction aux stagiaires. Ce qu’ils voulaient, c’était, comme ils l’avaient fait eux-mêmes, apprendre aux jeunes à se construire ou à se reconstruire, par la responsabilisation et le travail valorisant.

Georges FOUARGE a alors lancé Simon VANDER ELST sur l’idée de créer un foyer semi-ouvert pour les jeunes en grosses difficultés, et y développer une réelle pédagogique originale. La plupart des institutions de l’époque appliquaient généralement une politique sécuritaire et de contrainte plutôt qu’une véritable action éducative. L’idée a emballé Simon VANDER ELST. Trouver un lieu, inventer une pédagogie, ce sont les deux objectifs que se sont fixés les deux hommes. Le premier pas vers leur réalisation : trouver des lieux, non seulement pour travailler, mais aussi pour manger, dormir, pour les loisirs, bref, des lieux de vie.

Une ancienne usine est louée à Roucourt (Péruwelz) et Simon et son épouse Maggy retroussent leur manches et mettent en route « Notre Foyer agricole ». Il avait effectivement semblé que la réparation du matériel agricole pouvait être un secteur intéressant à développer dans cette région très rurale. Cependant, il fallut très vite changer son fusil d’épaule : l’agriculture n’intéressait pas beaucoup les jeunes. Qu’à cela ne tienne, de nouvelles propositions de formation sont élaborées : mécanique, maçonnerie, menuiserie, électricité. Une toute première structure, que l’on appellera plus tard « le Foyer de Roucourt », était née.

Parallèlement, un autre ancien élève, Etienne KUBIAK, menait une réflexion similaire. A l’Ecole d’Aulne, on acceptait aussi des enfants qui présentaient des difficultés importantes à s’intégrer dans l’enseignement ordinaire. L’école avait dû se diversifier pour assurer son financement… Ces jeunes vivaient avec les étudiants. Ce n’était pas toujours facile ni pour les uns ni pour les autres. Aussi, Etienne KUBIAK et son épouse ont été pressentis pour prendre en charge un groupe de ce genre et l’établir dans un lieu pas trop éloigné de l’Ecole d’Aulne, de sorte que les étudiants puissent y « faire leurs armes » en stage. Une toute petite ferme avec un bout de terrain a été trouvée. L’Institut Saint-Exupéry était né.

Ainsi donc, fin 1949, deux institutions étaient organisées par deux anciens de l’Ecole d’Aulne. Très régulièrement, des rencontres de travail étaient organisées entre les trois « compères » afin de mettre en commun les expériences, se passer des filons, s’épauler en cas de difficulté.

Les idées continuent à émerger : pourquoi pas créer quelque chose pour les épileptiques. L’idée fait son chemin qui rejoint celui de Pierre JURDANT. Difficile de retrouver la genèse exacte du projet mais des contacts ont eu lieu entre Pierre JURDANT et le Professeur Lucien SOREL(5), spécialiste de l’épilepsie et maître de conférence à l’Université de Louvain. Pierre JURDANT part faire un stage dans un établissement spécialisé pour le traitement des épileptiques à Lavigny, en Suisse. De fil en aiguille et de réunion en réunion le désormais « groupe des 4 » (G. Fouarge, E. Kubiak. S. Vander Elst, P. Jurdant) décide de créer une institution pour épileptiques. Un premier bâtiment est trouvé à Thuin et l’asbl est créée en 1952. Le lieu ne peut cependant pas être conservé et, avec l’aide de l’abbé COUVREUR, un ancien couvent est investit à Blicquy (Leuze-en-Hainaut). Le couple Pierre et Marie-Thérèse JURDANT s’y installe en 1954 et ouvre l’Institut La Porte Ouverte de Blicquy.

A la même époque, Georges FOUARGE a des vues sur un autre ancien de l’école qui revient du service militaire. Ayant dans sa poche un titre de professeur d’éducation physique et de kinésithérapeute, Werner BERNARD est sollicité pour prendre en charge un jeune hydrocéphale et lui apporte les soins nécessaires requis par son état. Werner BERNARD et son épouse Mona acceptent cette mission. Une fois ce pied mis à l’étrier, d’autres jeunes viennent se joindre au premier. Le Home Familial pour Handicapés à Gozée était né, lui aussi en 1955.

Ils sont donc maintenant 5 à se retrouver régulièrement. Des réunions ont lieu,à tour de rôle, dans chacune des institutions afin de mettre en commun les questions et problèmes de ces toutes jeunes structures, tout en sachant que chacune accueille volontairement des populations très différentes. L’étape suivante vient naturellement dans l’esprit bouillonnant de G. FOUARGE : pourquoi ne pas structurer convenablement ce groupe, lui donner une forme légale, poser les bases d’une collaboration durable. Il en parle avec l’abbé Jules COUVREUR. Une première charte, nourrie des idées généreuses ayant présidé au mouvement, est proposée au petit groupe. Ce premier jet, basé un peu à l’image du « Tiers Ordre de Saint-François » et dans l’idée de servir les plus démunis et de se consacrer à leur éducation, fit l’objet d’âpres débats et connaîtra sans doute de nombreux ajustements.

En résulte une association sans but lucratif qui voit le jour le 13 mars 1954 et dont les statuts paraissent au Moniteur Belge le 27 mars 1954. L’association qui a pris le nom de « PRO INFIRMIS » ayant pour objectif « la coordination, la diffusion, le développement et le soutien de la rééducation et la réadaptation des inadaptés mineurs ou adultes, sous quelque forme qu’elles se présentent ».

Le 4 avril 1954, les membres de l’association décident d’abandonner le nom « Pro Infirmis », déjà utilisé, au profit de « Ligue Nationale pour Handicapés ». La L.N.H. était née.